LES DEBUTS DE LA 2CV, D'APRES ANDRE COSTA :
1948. Cinq années durant, les Français ont été laminés par la puissance mécanique allemande puis, depuis 1945, ils sont écrasés par la technologie américaine, libératrice, certes, mais néanmoins pesante pour l'amour-propre national. Alors que les films américains réapparus sont autant de fenêtres entrouvertes sur un monde débordant de jazz, de filles ensorcelantes et de limousines plus ou moins somptueuses, la France, terre de gravats et de rancoeurs, ne peut vraiment se reconnaître que dans "Uranus", le chef-d'oeuvre né de la plume amère de Marcel Aymé.
Après cinq années de stagnation, les Français, les jeunes en premier lieu, rêvent donc de bouger, de s'évader. En bref, ils rêvent d'automobile. Mais, là encore, s'il est permis de rêver, la réalité ne dépasse certes pas la fiction. Chez les adolescents, c'est simple : la grande ambition, la grande illusion, c'est la Jeep, l'engin qui a déboulé à travers la France, crachant la Liberté, les balles, les Camel et le chewing gum à tous les coins de rue et de chemins creux ! Seulement, les Jeeps à vendre sont rarissimes. Déjà , l'armée française n'en a pas beaucoup et seules quelques ventes des Domaines offrent occasionnellement à leur catalogue une Jeep réformée, généralement en piteux état, que les amateurs se disputent a prix d'or.
Et puis, quand même, les pères de famille, ainsi que ceux qui aspirent plus ou moins consciemment à le devenir, souhaiteraient quelque chose de nouveau, c'est vrai, mais quand même plus civilisé que cette Willys dont certains généraux U.S. prétendent qu'elle a tué plus de G.I.'s que les Allemands, non seulement en raison de sa propension à se mettre sur un toit qu'elle ne possédait pas mais aussi par le nombre de pneumonies que ses occupants ont contracté durant le terrible hiver 44/45...
Alors, les gens raisonnables se tournent vers les constructeurs français et, il faut bien le dire, ils sont déçus. Pourquoi ce désenchantement ? Tout simplement parce que tout ce qu'on leur promet -car il s'agit pour l'instant de promesses, éloignées de toute réalité- ce sont des voitures a priori bien conventionnelles même lorsqu'elles disposent leur moteur à l'arrière comme la 4CV Renault.
A la résurrection nationale, les innombrables aspirants automobilistes voudraient que corresponde une touche d'originalité créatrice, propre à étonner le monde, à lui prouver que le fameux génie français n'est pas mort d'inanition sous les assauts mêlés et lénifiants des restrictions alimentaires et du retour à la terre de Vichy. Bien sûr, la toute naissante Régie Nationale des Usines Renault, entre deux réunions syndicales, commence à sortir la 4 CV mais ses formes sont celles d'une voiture "normale" en réduction.
Certes, Peugeot exhibe depuis peu sa 203 mais la simplicité de ses lignes ne met pas en valeur la modernité de son moteur. D'accord, Ford S.A.F., c'est-à-dire Ford-France, agite sous les narines réticentes de la bourgeoisie française, une Vedette, très fière de son V8. Mais, bien que personne ne sache encore qu'il s'agit là d'un rogaton trouvé dans les poubelles de Detroit, là où les ingénieurs jettent les projets refusés par leur direction, on s'interroge un peu sur ses soupapes latérales, voire sur une silhouette quelque peu péteuse...
Alors ? Eh bien, alors, il reste encore et toujours Citroën. La 11 et mème la 15-Six ont égayé cinq années durant tous les champs de bataille : elles ont véhiculé tous les uniformes d'Europe et, si on ne les a pas vues à Guadalcanal, on les a reconnues sur des photos de Stalingrad, voire de Cyrénaïque ! Tous les utilisateurs ont prouvé leur satisfaction en se les dérobant mutuellement avec pugnacité et, d'ailleurs, les automobilistes français vont, eux aussi, batailler ferme jusqu'à l'apparition de la DS, pour arracher à cent administrations omnipuissantes et volontiers capricieuses (pour ne pas dire plus...), le "bon" qui permet d'aller se faire recevoir comme un chien dans un jeu de quilles chez un concessionnaire Citroën et de payer très cher la merveille obligatoirement noire mais parée cependant de tous les chatoiements...
Tout cela, c'est vrai mais il n'empèche que la France automobile voudrait bien être étonnée, qu'elle aimerait béer d'admiration, s'essuyer les paupières d'émotion et prendre le monde à témoin du génie de ses ingénieurs !
Eh bien, une fois de plus, c'est Citroën qui va étonner les foules, en présentant un engin auquel personne, mais alors vraiment personne, n'avait encore songé, à l'exception peut-être d'un hypothétique tireur de pousse-pousse de Saïgon rêvant, à défaut de mettre un tigre dans son moteur, de glisser tout au moins un moteur dans son short afin de se reposer les mollets...
Au mois d'octobre 1948, clou de l'un de ces Salons du saugrenu et de l'imaginaire que la France va connaître plusieurs années durant, le Quai de Javel présente donc SA 2 CV ! S'agit-il d'une voiture ? Oui puisqu'elle possède quatre roues mais, à part cette caractéristique malgré tout importante, il est permis d'être perplexe et d'ailleurs, les points d'interrogation fleurissent dans tous les cerveaux. Contrairement à ce qu'on pourrait supposer, ce ne sont pas les lignes de la carrosserie qui sèment en premier lieu le désarroi dans les esprits. Les routes françaises ou, du moins, ce qu'il en reste, ne sont pas chiches en profils désuets et en boîtes à chaussures motorisées.
N'en déplaise aux esthètes, une 201 Peugeot, une LR4N2 Rosengart ou une C4 F Citroën, c'est de la même veine qu'une 2 CV. Le Français moyen se retrouve donc en pays de connaissance et le fait que la nouvelle venue soit présentée exclusivement sous une livrée d'un gris parfaitement militaire permet de ne pas crier au dépaysement. En réalité, ce sont les autres "nouvelles", les 4 CV, 203, Vedette et consort, avec leurs ailes avant intégrées au capot et leurs phares encastrés dans ce qu'on appelle encore à l'époque les garde-boue, qui détonent...
